Être une femme dans l’écosystème libre & open source

1 avril 2021

J’évolue dans un environnement technique depuis le début du lycée (j’étais étudiante au sein du lycée Galilée à Vienne en Isère qui est un lycée technique avec ce qui s’appelait à l’époque des bac S, bac STI, et bac pro, principalement en chimie et en chaudronnerie). J’ai été inscrite là-bas car ma mère a elle-même l’équivalent d’un bac STI et qu’elle voulait que ses enfants passent un bac S dans un environnement technique (elle a travaillé en aéronautique puis en informatique). Déjà à ce moment-là, nous n’étions pas nombreuses par rapport à nos homologues masculins : deux filles sur 30 élèves au minimum, six sur 32 au maximum (au sein des bac généraux et techniques, car je n’ai pas assez connu les élèves en bac pro pour donner de chiffres).

Le directeur du lycée organisait tous les ans une visite groupée des filles du lycée dans les collèges de Vienne pour permettre aux collégiennes de nous poser des questions, en réunion non mixte (pas nommée de cette manière à l’époque mais c’était le cas, nous étions uniquement entre nous). Je trouve que cette démarche était déjà un bon pas en avant car ça nous a permis de réduire les inquiétudes de potentielles futures élèves (par exemple, il nous a été demandé si c’était vrai que les filles se faisaient violer dans les toilettes, je vous laisse imaginer à quel point la société est sexiste et violente envers les femmes pour que cette peur puisse toucher des enfants de 14 ans).

« C’est à ce moment-là (j’avais 16 ans) que mon professeur principal en terminale m’a dit que les femmes ne pouvaient pas faire de prépa »

Je pense qu’il aurait également été bien que nous ayons des interventions et formations concernant le sexisme dans nos classes, car c’est à ce moment-là (j’avais 16 ans) qu’on m’a dit pour la première fois « pour plaisanter » que les femmes feraient mieux de rester dans leur cuisine (un élève de ma classe) ou encore que les femmes ne peuvent pas faire de prépa (mon professeur principal en terminale). C’est aussi à cette époque que j’ai découvert le logiciel libre grâce à deux amis qui ne juraient que par Linux. L’un deux m’a même prêté son livre pour apprendre à utiliser Blender. Je pense qu’à l’époque, grâce à eux, j’ai eu une grande estime des communautés open source et de l’industrie du libre, car ils n’ont jamais émis de réserve quant au fait que je sois une femme quand nous en parlions et qu’ils me formaient.

Après le bac, j’ai tenté de me rediriger vers une formation artistique qui convenait plus à mes aspirations mais malheureusement des contraintes personnelles m’ont obligée à arrêter mes études à ce moment-là. J’ai alors été poussée par mes parents à trouver quelque chose dans un secteur qui recrute plus. Comme j’avais programmé au lycée en cours sur des microcontrôleurs en C et que j’avais apprécié, j’ai décidé de chercher une formation dans le développement informatique. Les inscriptions post bac étant fermées, j’ai dû trouver un organisme privé, j’ai donc intégré l’institution des Chartreux, à Lyon, pour un BTS. Nous étions 4 filles sur une classe de 35 (on a été un peu plus d’une vingtaine d’élèves à passer le diplôme au final). L’enseignement y a été techniquement de très bonne qualité et la personne en charge du parc informatique avait fait installer Ubuntu sur tous nos postes de travail, nous avons donc été formés pendant deux ans dessus. Nos professeures de développement étaient des femmes, globalement l’équipe éducative n’était donc pas sexiste, cependant il a été difficile de supporter les camarades de classe qui pour la plupart étaient de gros beaufs.

À la suite de ce BTS, j’ai intégré sur concours l’École des Mines d’Alès pour un diplôme d’ingénieur en alternance. Nous étions 7 filles pour 52 élèves. L’ambiance était à peu près similaire à celle du BTS avec peu de sexisme ressenti de la part de l’équipe enseignante mais beaucoup de la part des élèves. À l’époque je développais (ou en tout cas essayais de développer) des petits programmes open source sur mon temps libre. Il n’y avait pas grand monde sensibilisé au libre dans la promo donc je n’ai pas pu m’intégrer à une communauté libriste à ce moment-là.

Côté entreprise par contre ça a été catastrophique. J’étais la seconde fille dans l’équipe (une quinzaine de personnes), la première étant une webdesigneuse qui avait été recrutée pour améliorer l’interface de l’outil sur lequel nous travaillions à ce moment-là. J’ai subi une forte mise à l’écart du fait de mon genre, et je n’ai pas pu ni valider mon diplôme ni me faire recruter en CDI dans l’entreprise une fois le contrat d’alternance terminé.

Deux autres femmes ont été recrutées quand j’étais là : une ingénieure spécialisée UI/UX (qui touchait 15% de moins sur son salaire que ses homologues masculins car le chef du service RH refusait d’engager une femme et a tout tenté pour la faire partir) et une technicienne support.

Lorsqu’elle a quitté le bureau après son entretien d’embauche, plusieurs mecs du bureau ont demandé à ce qu’elle soit recrutée parce qu’elle était « bonne ».

Mes 3 années d’études dans ces conditions m’ont mise en burnout, j’ai donc profité de mes allocations chômage pour me reposer et ne développer que sur mon temps libre (c’est grâce à ça que Structura est né). Je ne fréquentais pas particulièrement de communauté libriste jusqu’à ce que des amis m’encouragent à me créer un compte sur le Fediverse. Là-bas, j’ai pu discuter d’informatique et de logiciels libres avec d’autres personnes et ça a été une expérience agréable, à ceci près que la très grande majorité des libristes masculins ne savent pas prendre la critique ni échanger de manière cordiale. Il est très probable que ce soit parce que je suis une femme que j’ai été traitée de cette façon de leur part. J’ai également créé mon entreprise à ce moment-là car j’avais l’opportunité de travailler pour une cliente tout en touchant les ARE si je ne générais pas de chiffre d’affaires. Malheureusement, je n’ai pas pu réaliser son projet car elle a refusé de rendre son logiciel open source (à l’époque, je reposais entièrement sur GitHub pour la gestion du code source et la plateforme ne fournissait pas de dépôt privé gratuitement).

J’ai finalement rencontré Carole Lavocat, qui recrutait des freelances pour un projet de développement et j’ai rejoint l’association Wexample Labs (j’étais la deuxième femme, sur une dizaine de personnes). Nous travaillons ensemble depuis. L’équipe est extrêmement sympathique. Récemment une cheffe de projet a rejoint l’équipe, ce qui fait monter le ratio à 3 femmes pour une vingtaine de personnes. Nous avons parlé de nos expériences respectives dans le milieu de la tech en tant que femmes lors d’une réunion qui tombait le jour de la journée mondiale pour la défense des droits des femmes et nous avons à peu près toutes le même vécu.

Nous savons qu’il faut que nous fournissions deux à trois plus de travail qu’un homme pour qu’on daigne nous prendre au sérieux.

Concernant mes opinions : je crois fondamentalement au libre, que ce soit en terme de code, d’art, de sciences, de culture ou autre domaine. Je pense que nous sommes dans une société qui a les moyens de tout rendre libre, mais que ce n’est pas le cas car une poignée de personnes profite du fait qu’elles sont les propriétaires pour gagner de l’argent en exploitant le travail réalisé par d’autres. J’aimerais pouvoir travailler uniquement en open source, et j’aimerais pouvoir contribuer à la société en travaillant sur des projets utiles.

À l’heure actuelle, ce qui me freine le plus dans la contribution à des projets existants, c’est le sexisme inhérent aux métiers de la tech, lentement colonisés par les hommes, qui y ont créé une ambiance tellement sexiste que le peu de femmes qui choisissent jeunes de travailler dans ce milieu en sont la plupart du temps chassées.

Je pense qu’il faut que les hommes apprennent à se réguler entre eux et appliquent une tolérance zéro à propos du sexisme (remarques beauf, harcèlement moral et sexuel, comportements déplacés, …) et qu’ils apprennent à créer un environnement accueillant pour toutes. Ce n’est pas à nous de leur apprendre à le faire, c’est un véritable travail pour lequel nous ne sommes pas payées, que nous faisons déjà au quotidien et contre lequel il y a une véritable lutte passive de la part des hommes ; nous en avons assez de donner de la nourriture à la petite cuillère à des personnes qui ne font que nous la recracher au visage. Je rajouterai que le monde du libre pourrait gagner en mixité simplement en apprenant à travailler différemment : par exemple, il y a moins de femmes qui font du développement que de femmes qui font du design d’interface, or les logiciels libres ont besoin des deux mais la majorité des libristes trouvera que la réalisation de maquettes, ce n’est pas du « vrai travail » et que de toute façon, ils n’en ont pas besoin. Je me suis plusieurs fois retrouvée à voir mon travail jugé inutile ou mes pull request refusées parce que ce n’était « que » du travail front end. Il en va de même avec le marketing et le community management.

De manière générale, je pense qu’il faut que les personnes travaillant dans le logiciel libre fassent preuve d’un peu plus d’empathie. C’est quelque chose qui s’apprend et s’entretient. Je n’ai malheureusement pas de méthode en tête, j’ai géré le problème de mon côté en quittant les milieux les plus hostiles et en restant uniquement dans ceux qui sont amicaux.

1 Comment. Leave new

Merci pour ce partage d’expériences ! Je pense qu’en tant que femme nous avons toutes une expérience à raconter de sexisme au travail. Des hommes qui ne veulent pas nous parler technique ou qui demandent toujours une validation d’un collègue masculin souvent moins expérimenté que nous ! C’est une situation frustrante et souvent révoltante. A vous collègues masculins : Refuser de répondre à des questions d’un interlocuteur sexiste qui ne veut pas parler à votre collègue femme. Dites lui ce que vous diriez s’il s’agissait d’un collègue masculin :  » Désolé je ne m’occupe pas de ce dossier, veuillez-voir ça avec ma collègue ».

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